Jean Madiran et Mgr Lefebvre : retour sur un entretien.

Par Jacques-Régis du Cray

Yves Chiron est un auteur particulièrement prolifique pour l’histoire religieuse contemporaine. Dans plusieurs de ses ouvrages, il a tenté d’analyser l’attitude des principales figures du catholicisme français qui ont manifesté leur opposition à l’égard du concile Vatican II, en particulier dans ses biographies consacrées au père Eugène de Villeurbanne[1] ou à Dom Gérard Calvet[2]. Dernièrement, il a produit une imposante Histoire des traditionalistes[3], dont les dernières pages sont consacrées à des notices biographiques des personnalités les plus célèbres de cette mouvance. Évidemment, il ne pouvait pas ignorer dans ses écrits les noms de Mgr Marcel Lefebvre et de Jean Madiran. Il ne pouvait pas faire l’impasse sur l’évènement paroxystique de la crise que furent les consécrations épiscopales de quatre évêques par le prélat d’Écône en 1988 et sur l’impact qu’elles eurent sur ce tandem incontournable et, par voie de conséquence, sur le milieu sur lequel il influait. Dans un récent article, Yves Chiron est revenu sur le dernier avis donné par Jean Madiran sur le sujet, dans le film documentaire consacré à Mgr Lefebvre il y a dix ans et dans lequel le journaliste a affirmé devant moi : « Il m’est difficile de trouver qu’il avait tort » en parlant des consécrations épiscopales. Yves Chiron pensait que les propos de Madiran étaient incomplets et que le reste de l’entretien nuancerait peut-être cette présentation. Comme il ajoutait que seul le réalisateur du film pourrait apporter un éclairage sur ce fameux entretien, je souhaitais répondre à son invitation et replacer ces propos de Jean Madiran dans leur contexte[4].

Une collaboration ancienne

La collaboration entre l’archevêque et l’écrivain, tous deux français, ont dès l’époque du Concile eu une grande importance sur le lien unissant notre pays et le traditionalisme en général. Elle démarra lorsque Mgr Lefebvre demanda à Jean Madiran de l’assister dans son rôle de père conciliaire en requérant de lui, sous le sceau du secret, une analyse sur la constitution Gaudium et Spes, lors de la dernière session. Le premier prêchait. Le second multipliait les articles et tous deux communiaient dans la même vigilance à l’égard des réformes imposées par les autorités religieuses à partir de Vatican II. Nous devons à l’un d’avoir tissé un véritable réseau de lieux de culte, de prêtres, de communautés à travers le monde. De l’autre, nous sommes redevables d’un argumentaire particulièrement bien bâti pour armer les consciences contre la révolution qui s’opérait devant elles.

Face à la réprobation officielle de l’archevêque, Jean Madiran monta au créneau. Il pointa du doigt « la condamnation sauvage de Monseigneur Lefebvre » alors que la Fraternité Saint-Pie X perdait son statut officiel et que le séminaire recevait les premières salves de sanctions canoniques. Côte à côte, ils vécurent l’isolement qui leur était infligé. Aux grandes heures des premières années d’Écône, le journaliste était présent, comme le 21 novembre 1974 où il se proposa d’expliciter aux séminaristes la fameuse déclaration que venait de publier l’ancien archevêque de Dakar.

Cependant, Jean Madiran ne suivit pas Mgr Lefebvre dans l’acte le plus grave que ce dernier posa, à savoir les consécrations épiscopales de quatre évêques sans mandat pontifical, le 30 juin 1988. Évidemment, un tel geste, par son ampleur, par ses implications, méritait réflexion. Pour sa part, Jean Madiran affirma ne pas vouloir prendre position. Néanmoins, face à l’âpreté des réactions, une telle abstention, tranchant avec les années qui avaient précédé, fut très vite perçue comme une dissociation et ceux qui abandonnèrent Mgr Lefebvre se réclamèrent rapidement de Jean Madiran. Jusque là, les deux esprits avaient avancé main dans la main. « Sur l’ensemble des questions religieuses, je le suis…jusqu’en 1988, bien entendu » m’avait-il dit[5]. L’acte des sacres avait bien constitué une rupture dans son esprit.

Le documentaire sur Mgr Lefebvre

Au cours de l’année 2012, la sortie d’un documentaire audiovisuel, Monseigneur Lefebvre, un évêque dans la tempête, marqua cependant un net changement d’attitude de la part de Jean Madiran sur le sujet. Je m’étais occupé pendant plusieurs années de la préparation de ce film à la demande de l’abbé Régis de Cacqueray, alors supérieur du district de France de la Fraternité Saint-Pie X. Au cours des réunions préparatoires, ce dernier avait personnellement suggéré d’interroger ce grand esprit qui avait particulièrement marqué sa jeunesse et cela en dépit des différences de positionnement à l’égard des sacres de 1988. C’est la raison pour laquelle j’ai contacté par téléphone Jean Madiran, grâce à l’intermédiaire de Jeanne Smits, tous deux collaborant alors à la rédaction du quotidien Présent. Très sûr de lui, l’écrivain m’indiqua rapidement qu’il n’avait jamais répondu aux caméras, qu’il en avait horreur et que ce n’était pas à son âge avancé qu’il allait changer d’attitude. Avant de raccrocher, je me permettais de le prévenir que j’allais lui écrire si, à tout hasard, il changeait de décision. Contre toute attente, je recevais, quinze jours plus tard, une courte lettre dans laquelle il disait qu’il avait bien réfléchi et que sa réponse était OUI, en majuscule et souligné, comme pour manifester un enthousiasme débordant.

Le 8 février 2011, je me suis donc présenté au domicile de Jean Madiran à Saint-Cloud où nous avons été très chaleureusement reçus, le vidéaste et moi-même, par le journaliste et son épouse. Ceux-ci nous permirent de déménager leur salon pour les besoins techniques. Nous avons donc poussé une grosse table en chêne, derrière laquelle, tout souriant, l’écrivain commença par m’indiquer qu’il avait modifié toutes les questions que je lui avais préparées. Évidemment, mon désir était de l’interroger sur la connaissance précise qu’il avait du combat conciliaire de Mgr Lefebvre et d’éviter de trop aborder les sujets qui fâchent, en particulier les fameux sacres de 1988. Pendant l’entretien, je sentais pourtant que Jean Madiran souhaitait m’entretenir de cet épisode. Je tentais précisément de recentrer l’échange sur les années de Vatican II et sur les débuts de la Fraternité pour m’épargner une polémique. Comme je revenais à la période de 1976, Jean Madiran insista pour traiter la question qui, visiblement, lui tenait à cœur. Sa volonté était plus forte. Cessant alors de me regarder, il se tourna vers le côté, observant le paysage à travers la baie vitrée qui domine la capitale, comme pour chercher l’inspiration et il entama ce long passage que je cite in extenso :

« Ce que l’on peut voir en tout cas, c’est que l’acte le plus grave, ce n’est pas celui-là [d’ordonner des prêtres en 1976 malgré la suppression de la FSSPX]. Les actes de maintenir l’existence de la Fraternité malgré le retrait de l’autorisation, si l’on veut que ce soit une faute, c’est une faute légère. La plus grave décision, c’est celle qui consiste, en 1988, à ordonner quatre évêques, non pas sans l’autorisation du pape, mais à l’encontre de l’interdiction du pape qui lui était personnellement adressée de ne pas faire ces quatre ordinations-là. Moi, à l’époque, je n’étais pas capable de porter un jugement. Aujourd’hui, il m’est difficile de trouver qu’il a eu tort. Quand on voit la régularisation qui a été faite… L’excommunication était alors automatique, latae sentenciae. C’est dans le droit canon. Même si on ne l’exprime pas, il y a excommunication. Bien. L’excommunication a été levée par Benoît XVI ! Et nous voyons que si la Fraternité Saint-Pie X existe encore aujourd’hui, c’est parce que Mgr Lefebvre lui a donné quatre évêques. Ce qui fait qu’elle a le poids qu’elle a, qu’elle est prise par le pape comme un interlocuteur, c’est parce qu’elle a des évêques. S’il n’y avait pas eu cette ordination de quatre évêques, il est vraisemblable, il est certain que cela n’aurait pas empêché les réfractaires de continuer, à être réfractaires à l’égard de la nouvelle messe, à garder le catéchisme traditionnel et à garder la messe traditionnelle. Mais la libération de la messe serait venue beaucoup moins vite, très probablement. Elle serait venue beaucoup moins vite. Cela aurait été beaucoup plus restreint. Dans l’Église, être des évêques, ça compte. Et donc, le fondateur avait bien fait. Il avait en tout cas fait une fondation durable et assuré les conditions pour que son œuvre dure. Donc c’est pour ça que je dis : « À l’époque, j’ai refusé de porter un jugement. Aujourd’hui je peux dire — mais enfin ce n’est pas moi qui suis intéressant dans votre affaire, c’est Mgr Lefebvre — mais aujourd’hui je pense qu’il est difficile de trouver qu’il ait eu tort à 100 %, et même à 50 %[6]. »

Pas de regrets

Avant ce passage et après, Jean Madiran n’a pas parlé des consécrations de 1988 dans le reste de l’entretien. Il n’a pas abordé d’arguments théologiques ou canoniques qui auraient d’une façon ou d’une autre nuancé sa réflexion. Celle-ci va même plus loin que ne le laissent suggérer les quelques passages sélectionnés pour le film dans la mesure où il imagine même le scénario qui se serait déroulé si les consécrations n’avaient pas eu lieu. Il semblait très détendu après avoir terminé l’entretien. Je l’ai revu par la suite. Il m’a remercié pour le film et n’est plus revenu sur le contenu de ce qui, même dans sa bouche, constituait à l’évidence un changement de cap en raison des faits et de l’évolution de l’œuvre de Mgr Lefebvre. Pour ma part, je reste persuadé qu’il avait prémédité cet entretien, qui était mesuré et préparé, et dont la façon d’avancer sur ce sujet était déterminée chez lui. Une telle attitude, à un âge avancé, me paraissait particulièrement humble et courageuse. De toute façon, il est bien évident, connaissant le personnage, que si j’avais transformé sa pensée, non seulement il me l’aurait bien fait sentir après la publication du film, mais il aurait bien veillé à préciser son point de vue et démontré en quoi il aurait été altéré. Ce qui ne fut absolument pas le cas.


[1] Yves Chiron, Veilleur avant l’aube : le père Eugène de Villeurbanne, éditions Clovis, Étampes, 1997.

[2] Yves Chiron, Dom Gérard. Tourné vers le Seigneur, éditions Sainte-Madeleine, 2018.

[3] Yves Chiron, Histoire des traditionalistes, Tallandier, 2022.

[4] Aletheia, n°315, du 22 février 2022, p. 4.

[5] Entretien de Jean Madiran, 8 février 2011.

[6] Entretien de Jean Madiran, 8 février 2011.

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Je soutiens RC

2 réponses

  1. Il est clair que beaucoup ont compris, notamment grâce à Jean Madiran, que si presque tous les évêques n’approuvent pas, voire n’acceptent pas que les fidèles S’ARMENT doctrinalement, moralement, liturgiquement, sacramentellement et spirituellement, face aux diverses composantes de l’esprit du monde, c’est parce que ces évêques NE VEULENT PAS que les catholiques fassent de la foi, de l’espérance et de la charité des vertus surnaturelles et théologales CONTRARIANTES ou DISSENSUELLES, face à cet esprit du monde.

    (Ces évêques s’imaginent-ils vraiment qu’un catholicisme de basse intensité, ou à température ambiante, en harmonie et non en choc thermique, au contact de l’atmosphère dominante, est plus « évangélique » ou « prophétique » qu’un catholicisme contre-offensif, pacifique ET NON pacifiste ?)

    En effet, pour ces évêques, il n’est pas bon qu’un catholique, en tant que catholique, soit pleinement réactif et résistant, face à telle composante de la conception et de la conduite dominantes de l’évolution et de l’orientation des idées et des valeurs, que ce soit en matière morale ou en matière religieuse, car cette attitude réactive et résistante, comme on le dit aujour’hui, est celle des catholiques partisans d’un « retour en arrière ».

    A partir de là, on comprend mieux pourquoi Jean Madiran a pris position, à de nombreuses reprises, pour « les trois connaissances nécessaires au salut » : le Credo, le Notre Père, le Décalogue, et pourquoi cet auteur a également pris position, tout aussi fréquemment, contre le mépris ou l’oubli, par presque tous les évêques, de la composante ou de la dimension AGONISTIQUE de ces trois connaissances, face aux conceptions et aux conduites, ou face aux doctrines et aux pratiques, ou encore face aux idées et aux valeurs qui contribuent à l’éloignement à l’égard de Jésus-Christ, voire à l’opposition vis-à-vis de Lui.

    Et l’on comprend également mieux pourquoi tant de clercs idéologiquement (post-)conciliaires n’apprécient guère que des catholiques adhèrent à la foi catholique en tant que porteuse d’un référentiel régulateur des conceptions et des convictions, en l’occurrence d’un référentiel inspirateur de fécondité, de fidélité, de lucidité et de ténacité, d’orthodoxie et de réalisme, notamment face à tous ceux qui veulent que les vertus théologales, en Jésus-Christ, deviennent des valeurs partenariale, au bénéfice et à destination de l’homme et du monde de ce temps…

  2. L’occasion est donnée de formuler quelques remarques.

    Jean Madiran a incarné un courant de pensée, le maurrasso-thomisme, qui a été l’un des plus clairvoyants et l’un des plus combatifs, dans le contexte de la crise de l’Eglise catholique et de celle du monde occidental, chacune de ces deux crises sévissant encore plus depuis 1960 que depuis 1945, ce qui n’est pas peu dire, compte tenu de l’influence, dès les lendemains de la fin de la seconde guerre mondiale, d’une partie de la philosophie et de la théologie catholique qui ont amplement contribué au pré-formatage des esprits qui a conduit jusqu’au Concile Vatican II.

    Mais, d’une part, on est en droit de remarquer que ce courant de pensée a eu lui-même une part de responsabilité dans l’isolement intellectuel qu’il a subi, presque aucun philosophe ou théologien catholique contemporain non « anti-moderniste » ne semblant avoir durablement trouvé grâce, aux yeux d’auteurs tels que Jean Madiran, et, d’autre part, on est aussi en droit de remarquer que le même de courant de pensée n’a pas pu, pas su ou pas voulu se renouveler en profondeur, alors que la crise de l’Eglise catholique et celle du monde occidental ont quelque peu évolué, encore plus depuis les années 2000 que depuis les années 1980. Ceci explique peut-être le fait que Jean Madiran n’ait pas eu un véritable continuateur.

    Enfin, il est possible de regretter que Jean Madiran ait été de ceux qui n’ont pas assez évoqué la « part de vérité » présente dans telle philosophie et dans telle théologie catholique qui font plus de mal que de bien à l’Eglise, aux fidèles et à la foi catholiques, depuis le milieu du XXème siècle.

    A cause de ce déficit d’évocation de cette « part de vérité », quand on lit un auteur tel que que le Jean Madiran des années 1960-1970, il est réellement difficile de comprendre pourquoi les philosophies et les théologies catholiques qui ont débouché sur le Concile Vatican II ont été jugées globalement convaincantes par bien des hommes d’Eglise, et c’est bien dommage, car cela nuit quelque peu à la compréhension de ce qui a contribué à l’attractivité de ces philosophies et de ces théologies, dans les années 1950, bien sûr dans les années 1960, et dans les années 1970.

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