Dans la crise de l’Église, un peu de romanité. La vraie

La publication du Motu Proprio Traditionis Custodes puis la réponse aux dubia, sur ce sujet, de la Congrégation pour le culte divin ont troublé beaucoup de catholiques. Il nous a paru utile de livrer aux réflexions des « catholiques perplexes » ces observations, déjà anciennes (2001) mais qui nous semblent toujours d’une grande actualité. L’expression « Église conciliaire » a, à notre connaissance, été employée pour la première fois, officiellement, dans une lettre de Mgr Benelli, alors substitut de la secrétairerie d’État, et futur cardinal, dans une lettre à Mgr Lefebvre datée du 25 juin 1976.

 » Tout a priori, tel que « il n’y a rien à attendre de Rome » ou « Rome revient à la Tradition », étant à éviter, et chacun devant être toujours disposé à corriger honnêtement ce qu’il croyait être une certitude, ces considérations voudraient nous aider simplement à ne pas perdre le sens de l’Église avec l’amour de Rome, et, avec la grâce de Dieu, aider, peut-être, quelques confrères à raison garder. 

Conserver le sens de l’Église

En effet, depuis des années, nous avons l’habitude de parler de la Rome éternelle et de la Rome moderniste, de l’Église catholique et de l’Église conciliaire, de la religion catholique et de la religion d’Assise, etc…deux Rome, deux églises, deux religions qui s’opposent et s’affrontent, n’ayant apparemment rien de commun entre elles. Ces formules sont excellentes. Elles rendent compte avec vigueur du drame que vit l’Église depuis quarante ans. Elles sont suggestives et justes, mais dans les limites de l’analogie. Si l’on en force le sens, elles peuvent en effet devenir source de terribles confusions, et engendrer un manichéisme dont le sens de l’Église, la foi dans sa divinité et le simple sens du surnaturel seront les premières victimes. En effet, il est évident que ni Rome, ni l’Église ne sont des substances ou des suppôts, mais elles sont des sociétés, des êtres moraux dont l’unité consiste dans l’unité de la foi, de l’espérance et de la charité, dans la communauté de pensée et de vouloir ordonnés à la même fin : le règne de Notre Seigneur Jésus Christ et le salut des âmes en vue de la gloire de Dieu. Ce qui fait l’Église est la présence en elle de l’Esprit-Saint, âme de l’Église, corps mystique de Jésus-Christ. Nous ne pouvons donc pas concevoir deux entités parfaitement distinctes, bien individuées et identifiables, mais plutôt un être moral unique, le seul réel, l’Église catholique, mais empoisonné aujourd’hui par un esprit étranger et ennemi qui tend à le corrompre et à le détruire.

De fait ni la Rome moderniste, ni l’Église conciliaire n’ont un être distinct et séparé de celui de la Rome éternelle et de l’Église catholique. Elles ne peuvent en avoir, comme le mal ne peut exister qu’en empruntant son être au bien qu’il veut détruire, et qu’il ne peut détruire sans se détruire lui-même. Qu’est-ce en effet que l’Église conciliaire ? Rien d’autre que la défiguration de l’Église catholique par le Concile et ce qu’il y a d’étranger à l’esprit catholique dans l’esprit du concile. Sous ce que nous appelons l’Église conciliaire, demeure toujours l’Église catholique, notre mère, ensevelie, endormie et plus ou moins réduite au silence. 

Garder la foi dans la divinité de l’Eglise

Mais il est évident – pour qui garde au cœur la foi dans la divinité de l’Église, corps mystique et épouse de Jésus Christ – que cette « pensée de type non catholique » dont parlait Paul VI, sera toujours impuissante à s’emparer de l’âme de l’Église, de sa pensée et de son cœur, et « ne représentera jamais la pensée de l’Église ». L’esprit du concile ne peut s’emparer que de ses membres et de sa bouche, pour lui faire professer ce qu’elle ne peut penser ni croire ; il peut pénétrer ses entrailles, comme le disait saint Pie X, mais il ne peut et ne pourra jamais s’en rendre totalement maître. Ne pas croire cela, c’est douter des promesses faites par Notre Seigneur à son Église. L’Église catholique est submergée par l’esprit du monde, elle vit son « Exinanivit » dans la fidélité à son époux, mais cela ne signifie pas qu’elle soit absente du corps meurtri qui demeure le sien. 

L’Église catholique est à Ecône, c’est vrai. Mais qui, sans tomber dans l’esprit de secte, osera dire qu’elle n’est qu’à Ecône ? Elle est aussi à Rome, elle est d’abord à Rome avec la Rome catholique et éternelle. L’Église conciliaire est à Rome, c’est vrai. Mais elle est aussi partout dans le monde là où l’esprit du concile a pu pénétrer l’Église et la domine. Mais on ne peut trouver l’Église conciliaire sans trouver, ensevelie sous elle, son support et sa victime tout à la fois, l’Église catholique. Il arrive parfois que Jésus Christ permette à son Église de l’emporter et de faire entendre clairement sa voix (sacerdoce des femmes, morale naturelle…). Il arrive hélas que l’Église conciliaire se fasse entendre avec plus de force, dans de grandes occasions (Assise, demandes de pardon, cérémonies œcuméniques ou inter-religieuses). Mais le plus souvent, le pain quotidien que nous distribue l’Église est un mélange au dosage variable de l’une et l’autre voix, insipide et insignifiant, sentimental et philanthrope, sans vigueur pour le bien ni contre le mal, pour le vrai ni contre le faux. C’est notre Église défigurée, trop humaine, trop mondaine, ni franchement catholique et antimoderniste, ni franchement moderniste et anticatholique. 

Tout cela n’empêche que, malgré l’orientation générale donnée à l’Église par ses prélats conciliaires, l’Église demeure plus forte, et que quelque chose de bon puisse toujours venir de l’Église à travers l’Église conciliaire, à son insu ou contre son gré. C’est cela seul qui nous explique pourquoi Monseigneur Lefebvre n’a jamais hésité à se rendre à Rome, ou à demander à la Rome moderniste de laisser faire l’expérience de la Tradition, ou à demander la reconnaissance de la Fraternité Saint Pie X et la permission de faire les sacres, etc…parce qu’il croyait que l’Église vivait encore à Rome et pouvait user des organes conciliaires pour faire du bien

L’Église n’est pas un être purement spirituel

En outre, nous ne pouvons pas oublier que l’Église n’est pas un être purement spirituel. Elle est une réalité incarnée. Elle a besoin d’une constitution juridique, plus ou moins développée, pour s’incarner et incarner Jésus-Christ. Elle a besoin d’institutions et d’hommes pour rendre visible, agissante et accessible sa réalité spirituelle et divine. C’est là précisément, dans cette seule dimension humaine que peut intervenir concrètement et dominer cet esprit du concile pour constituer cette Église conciliaire, au rebours de l’esprit catholique. Mais les organes et les autorités qu’utilise cet esprit du concile pour faire de l’Église catholique l’Église conciliaire sont ceux de l’Église catholique. C’est le mystère des permissions divines, symbolisé par la parabole de la zizanie : deux esprits, deux religions, deux églises…mêlés inextricablement dans l’unique réalité que constitue l’Église catholique, ma mère sans laquelle je ne peux vivre et pour laquelle je veux bien souffrir et supporter ce qu’elle souffre et supporte. 

Cela étant, si nous considérons précisément ces réalités dans leur incarnation, nous avons affaire à des hommes, êtres de chair et de sang, dotés d’intelligence et de volonté, de sentiments et de passions, d’émotions, de qualités et de défauts, de péchés et de vertus, capables des pires trahisons mais toujours accessibles à la grâce. Les réalités de l’Église ne sont pas des abstractions sur lesquelles on peut travailler à son aise. Dire que deux églises, deux Rome, deux religions sont en présence est vrai, mais concrètement que signifie une telle affirmation ? Elle ne peut rien pouvoir dire de plus que ce fait de la pénétration dans l’Église d’un esprit qui n’est pas catholique qui cherche à la dominer pour mieux la détruire.

Éviter le manichéisme simplificateur

Signifier davantage serait succomber à la tentation de ce manichéisme subtil et simplificateur qui veut que tout soit pur et bon à droite, tout impur et mauvais à gauche. Les réalités sont plus subtiles et moins simplistes, et partant moins faciles à saisir, il est vrai. Face à un pape, un cardinal, un évêque, un prêtre, un fidèle…un être de chair et de sang, qui saura me dire en toute vérité que tel ou tel est absolument conciliaire au point de n’être plus catholique, ou qu’il est absolument catholique au point de n’avoir rien de conciliaire ? Où se situe précisément la frontière entre les deux esprits, les deux églises, les deux Rome ? A partir de quand est-on vraiment conciliaire ou ne l’est-on pas du tout ? Il est peut-être facile de répondre avec assez de probabilité pour un petit nombre : d’une part les conciliaires authentiques, docteurs en hérésie, conscients et volontaires destructeurs de l’Église… et les saints manifestes d’autre part. Mais avouons que ces deux catégories ont toujours été le petit nombre dans l’Église.

Dieu seul connaissant les secrets des cœurs, il est seul à savoir s’ils sont plus nombreux que ce que nous en savons. Le plus grand nombre se situe entre les deux. C’est cette belle masse de l’humanité « velléitaire », dont je fais sans doute partie, qui voudrait choisir, qui choisit parfois, qui navigue d’un bord à l’autre, incertaine d’elle-même et de Dieu, et cherche toujours l’impossible troisième voie où l’on pourrait aimer Dieu de tout son cœur sans cesser de s’aimer un peu soi-même, plus ou moins catholique ou conciliaire selon les circonstances. C’est l’Église dans toute sa misère humaine, vrai miracle de la grâce de Jésus-Christ pour demeurer unique voie de salut et de sainteté. 

Mais l’Église conciliaire, en tant que telle, ne se concrétise que dans un tout petit nombre d’idéologues, hérétiques formels, ceux qui ont formellement rejeté l’Église catholique. Qui sont-ils ? C’est le secret de Dieu. J’ajoute à cela qu’il me semble que nous ne sommes plus en 1970, ni même en 1988. Je dirais volontiers, comme Mgr Williamson, qu’il ne faut pas faire du septantisme ou du quatre-vingts huitisme ! D’un côté, si nous n’avons plus avec nous Monseigneur Lefebvre, avec toute sa sainteté, sa sagesse, son expérience de Rome et son sens profond de l’Église, nous avons tout ce qui est nécessaire à notre survie et nous sommes aussi plus nombreux, plus forts et plus unis (je l’espère, du moins). Nos chapitres généraux, réunions de supérieurs, ont manifesté cette vigueur et cette unanimité. Dernier en date, notre pèlerinage à Rome, en 2000, l’a fait avec éclat, tout en redonnant à nos prêtres et aux meilleurs de nos fidèles le sens et l’amour de la Rome éternelle.

Être soumis à la Providence

Si demain l’Église conciliaire, par méprise ou même par calcul, mais toujours par disposition providentielle, nous donnait le moyen, sans que nous ayons rien à renier, rien à changer, rien à promettre – sinon de servir l’Église et la vérité – de servir l’Église catholique ensevelie sous elle pour l’aider à revivre avec toutes ses forces surnaturelles (Messe, sacrements, doctrine, morale, discipline) et à se débarrasser peu à peu de l’esprit du concile, serons-nous vraiment obligés de refuser d’entrer en contact et d’envisager un règlement de notre situation, sous prétexte qu’ils sont tous des bandits ? L’Église catholique serait-elle à ce point privée des secours divins pour n’avoir plus assez de vigueur pour se servir des organes de l’Église conciliaire, qui sont aussi les siens, pour se débarrasser de ses ennemis et se manifester au monde avec toute sa vigueur retrouvée ? Ne devons-nous pas l’y aider, si la possibilité nous en est offerte ?

 Il est bien vrai que nous travaillons déjà pour l’Église catholique. Nous avons gardé pour la servir tout ce que nous avons reçu d’elle, tous ses plus beaux trésors. Mais pourquoi les avons-nous gardés ? Pour nous ? Non, pour elle. Et nous devons reconnaître que toutes les limitations qui nous sont mises par l’Église conciliaire créent de réels obstacles à notre zèle pour l’Église. Si nous obtenons que la Rome moderniste retire ces obstacles à notre action, sans que nous n’ayons rien à changer, pouvons-nous refuser de considérer cette possibilité d’un service plus généreux et plus large de la Rome éternelle ? Si la Rome moderniste, par exemple nous accorde une reconnaissance canonique, il est clair que cela ne sera pour nous que le moyen de travailler à rétablir la doctrine au sein de l’Église avec la plénitude de la vérité catholique.

Cela se fera-t-il sans nous ? Dieu pourrait le faire, c’est clair, au regard de tant de prières, de sacrifices, de vies offertes depuis tant d’années pour l’Église. Mais ce serait de l’ordre du miracle moral, et nous ne pouvons pas compter sur cela. Dieu se sert le plus souvent de causes secondes pour accomplir ses œuvres. Ne voulons-nous pas être au nombre de celles-ci pour le service de la plus noble des causes, et ajouter notre part à l’œuvre de la grâce dans l’Église et dans les âmes ? On me dit aussi : que Rome se convertisse, et ensuite nous verrons. Ma réponse est identique : il n’est pas catholique de s’en remettre au miracle. Rome ne se convertira pas si personne n’y travaille, si personne n’est reconnu comme « interlocuteur valable » dans un vrai débat théologique, pour ramener la vérité sur son trône.

Par ailleurs, il y a tant de chemins qui mènent à Damas. « Il y a des âmes qui vont par la lumière à l’amour, d’autres qui vont par l’amour à la lumière » écrivait si bellement le saint abbé Berto. Les unes se convertissent par l’intelligence ; avides de vérité elles veulent lui appartenir pour lui rendre hommage en faisant dépendre d’elle toute leur vie, puis leur science se tourne à aimer, parce que la lumière qui est en elles veut se répandre sur d’autres et ainsi les leur fait aimer. Mais d’autres aiment d’abord et aspirent à donner, mais à donner plus qu’elles-mêmes car elles sentent leurs limites et ne peuvent se satisfaire de donner moins que l’Infini. Elles se font alors mendiantes de vérité pour pouvoir donner le seul Don en mesure de contenter leur amour et de rassasier la faim de ceux qu’ils aiment, l’Esprit de Vérité. Les écrits des Docteurs de l’Eglise, des grands mystiques, de St Thomas à Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus en passant par St Jean de la Croix sont unanimes sur ce point. Avons-nous le droit d’attendre de tous une conversion doctrinale sans essayer de les conduire à la lumière, par le cœur ou par l’intelligence ?

Albano du 13 au 16 février 2001.

Abbé Michel Simoulin (FSSPX)

Monsieur l’abbé Simoulin

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2 réponses

  1. Ce n’est pas une crise.

    C’est une mutation.

    C’est une mutation est encore plus caractéristique, en tant que mutation, depuis 2012-2013, que depuis 1962-1963, ce qui n’est pas peu dire.

    Cette mutation vient d’assez loin, trois décennies, en philosophie et en théologie, de la fin des années 1920 à la fin des années 1950, n’ayant pas été de trop pour préparer le lancement officiel de cette mutation, qui aurait commencé à se produire même en l’absence du Concile, mais qui, au moins, n’aurait pas pu se prévaloir de l’autorité et des enseignements du Concile, si celui-ci n’avait pas eu lieu ou s’était déroulé tout autrement.

    Posez-vous donc la question de savoir quelle est aujourd’hui, dans l’Eglise de François, l’influence effective des documents du Concile qui sont les seuls vraiment recevables à la lumière du Magistère pontifical antérieur à l’annonce du Concile par Jean XXIII, et vous aurez une réponse assez précise à la question de savoir quelle est la nature de la crise, ou plutôt de la mutation, dont il est question.

    Dans un premier temps, on a pu penser que cette « crise » découlait de problèmes d’adaptation pastorale ad extra, mais aujourd’hui, merci François, il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir que la même « crise » découle de changements d’inspiration doctrinale ad intra, non seulement en matière liturgique, mais aussi en matière dogmatique et en matière morale, l’Eglise souvent permise par ses prédécesseurs, et surtout vraiment voulue par François, n’étant certes pas une Eglise pleinement respectueuse

    – de la conception de la foi catholique qui figure dans la Profession de foi, de Paul VI, et dans la Déclaration Dominus Iesus, sous Jean-Paul II,

    et

    – de la conception de la morale chrétienne qui se trouve dans Humanae vitae, de Paul VI, et dans Veritatis splendor, de Jean-Paul II.

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