Que faire ? Vivre avec le déclin de l’Europe.

David Engels, La Nouvelle Librairie, 171 pages, 16 €

Professeur à l’université de Poznan, en Pologne, David Engels poursuit sa réflexion sur le déclin de l’Europe et les moyens d’y remédier. En réponse à la célèbre question posée par Lénine en 1902 : Que faire ?  l’auteur propose ici une démarche très simple. Une directive – il y en a 24 comme Désinvestir l’Etat, Fonder une famille, Dépasser le clivage gauche-droite – est suivie, sous le titre Que Faire ?, de conseils pratiques afin de concrètement mettre en œuvre cette instruction. Il y a là de nombreux conseils de bon sens qui seront certainement utiles à beaucoup. La démarche est méritoire car il s’agit d’abord de se convertir en renouant avec la nature, la prière, la transcendance, en faisant son devoir, en élevant ses enfants, en ayant le respect du christianisme, en valorisant la lecture et en se réappropriant l’histoire européenne. Le modèle de l’auteur est de parvenir à quasiment vivre en autarcie familiale, loin des grandes villes et de leurs compromissions avec la modernité. On retrouve ici les idées développées et popularisées par l’américain Rod Dreher (Le pari bénédictin et Résister au mensonge). Après en avoir appelé à une « résistance constructive » et à « désinvestir l’Etat » David Engels souhaite, in fine, « la création d’un véritable Etat européen ».

Tout cela est courageux, sympathique, intelligent et engagé mais sans doute réducteur. David Engels ne croit pas aux bienfaits et à la pérennité des nations. Or les nations ont la vie dure car elles sont constituées, selon Ernest Renan, de deux choses : « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs (…) le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ». Au fil du temps les nations européennes, issues de l’orbis christianus, se sont constituées un legs de souvenirs différents voire antagonistes. La mémoire des peuples est aujourd’hui nationale et non européenne. Que peuvent comprendre les pays scandinaves aux relations de la France et de la Grande-Bretagne avec l’Afrique ? A priori, rien ! L’Europe n’est pas et ne sera sans doute jamais une nation car il n’existe ni histoire commune partagée ni volonté de bâtir un destin commun « de l’Atlantique à l’Oural ». L’Europe médiévale était, à bien des égards, plus unie que celle d’aujourd’hui mais l’histoire ne repasse pas les plats. Cette Europe partageait une religion identique, même si le schisme orthodoxe de 1054 brisa cette unité de religion sans cependant introduire de fracture anthropologique radicale comme le fit, plus tard, la Réforme protestante. La langue de la culture et du droit était le latin. Tous les états reconnaissaient l’autorité et le pouvoir d’arbitrage du Souverain Pontife. Quant aux tentatives de rebâtir une Europe sur le modèle impérial (Napoléon, Hitler), elles ont toutes échoué dans la fureur et le sang. La survie de l’Europe ne peut semble-t-il passer que par, certes, la prise de conscience d’un réel patrimoine culturel commun mais aussi par la prise en compte de réalités nationales distinctes. Le Danemark et la Grèce ne posent pas sur les relations entre le Groenland et les USA le même regard. C’est un fait. David Engels appelle, en particulier, à désinvestir l’Etat. Ecrits certes compréhensibles sous la plume d’un auteur, belge germanophone, dont le pays peut rester de longs mois sans gouvernement et qui est, en réalité, un état artificiel – de fondation récente -réunissant des peuples de langues différentes qui n’avaient jamais été réunis que par l’occupation étrangère et une religion qu’ils ont assez largement reniée aujourd’hui. Cet Etat sans passé national explique que, pour David Engels, l’histoire européenne se confond avec celle du Saint-Empire qu’il aimerait ressusciter en y incluant l’Europe. Ecrits tout à fait étranges pour un Français qui sait que l’unité française s’est faite depuis des siècles autour d’une famille, au moyen d’un Etat. Enfin, David Engels semble omettre une réalité anthropologique majeure : l’homme blessé par le péché originel a besoin de la grâce et des sacrements pour correspondre à sa nature, répondre à sa vocation, devenir ce qu’il doit être et remédier, autant que possible, à l’amer constat qui était celui d’Ovide puis de saint Paul : « Je vois le bien, je l’approuve, je fais le mal ». David Engels fait preuve d’une grande bienveillance vis-à-vis du christianisme. Cependant il fait l’impasse sur plusieurs points clés de l’enseignement de l’Eglise catholique. Tout d’abord la vie de la Cité ne saurait se bâtir en rejetant celui qui en est le créateur, ce que rappelait le grand européen que fut le pape Jean-Paul II : « la culture (de l’Occident) aujourd’hui est marquée par la prétention dramatique de vouloir réaliser le bien de l’homme en se passant de Dieu, le Souverain Bien (…) Une culture qui refuse de se référer à Dieu perd son âme en même temps que son orientation devenant une culture de mort » (Aux hommes de bonne volonté, 1 janvier 2001). Ensuite, en ce centenaire de l’encyclique de Pie XI Quas primas (11 décembre 1925) sur la Royauté sociale du Christ, le constat pontifical reste d’actualité : « L’espoir d’une paix durable entre les peuples ne brillera jamais tant que les individus et les Etats s’obstineront à rejeter l’autorité de notre Sauveur. C’est pourquoi nous avons averti qu’il fallait chercher la paix du Christ dans le règne du Christ ».

Enfin, le christianisme n’est pas la religion des Européens qui ferait, à ce titre, partie de leur patrimoine à défendre. Il est une religion universelle qui interroge chaque être humain : Le Christ est-il, oui ou non, le fils de Dieu incarné pour sauver tous les hommes ?

Ce précieux travail est donc certes une lecture stimulante mais qui doit être conçue comme une bonne base de départ et non comme un point d’arrivée.

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Jean-Pierre Maugendre