JP. Maugendre – Éd. Contretemps (2024, 620 p. 24,90 €)
Depuis 2005, le flot tumultueux de l’Histoire a bousculé la vie de l’Église et de la France. La première devait, grâce à Benoît XVI élu le 19.04.2005, être restaurée dans la Tradition ; la seconde décidait avec son peuple, par référendum sur la Constitution européenne du 29.05.2005, de reprendre son destin en main. Dans les deux cas, hélas, les promesses n’ont pas été tenues. 20 ans après, la mer s’est retirée, découvrant le paysage désolé d’une Église qui ne cesse de s’autodétruire et d’une France promise au grand déclassement.
Directeur général de Renaissance catholique, animateur d’une émission sur TV Libertés et collaborateur au Club des Hommes en noir sur la chaîne de L’Homme Nouveau, Jean-Pierre Maugendre commente depuis de nombreuses années cette actualité politique et religieuse. Ses chroniques et tribunes ont, pour l’essentiel, été rassemblées dans un récent ouvrage, Quand la mer se retire. De sa formation de marin à l’École navale, JP. Maugendre a gardé la discipline du livre de bord qui relate, tout en gardant le cap sur l’horizon, la marche exacte suivie par le bateau, ainsi que tout événement susceptible de contrarier ou au contraire de favoriser l’arrivée à bon port. Ainsi, tout au long de ces années qui semblaient promises à un redressement général, il n’a cessé d’analyser, d’alerter nos concitoyens sur les raisons d’une crise de civilisation, maintenant évidente, à laquelle beaucoup ne s’attendaient pas. Mais le catholique qu’il est lui interdit d’en rester là, comme si l’effondrement était inéluctable. Il lui enjoint au contraire « de lui résister ».
· Le livre d’un père de famille
JP. Maugendre retrace donc 20 ans d’histoire de l’Église et de la France, à une époque charnière qui va de 2005 à 2023. Le résultat est imposant, mais se lit de façon très aisée tant l’écriture est claire, les faits bien analysés, documentés, argumentés. D’emblée, il dit son « souci ardent de la transmission de la foi et le tourment non moins violent, de la pérennité de la France » (p. 21). Plus qu’à un journaliste ou à un historien, nous avons affaire d’abord, nous semble-t-il, à un père de famille responsable qui n’hésite pas, par exemple, à dénoncer très fermement et précisément la prétention « totalitaire » de l’État « d’inculquer aux enfants les notions de bien et de mal » ; ces prérogatives « n’appartiennent, de droit naturel, qu’aux parents et de droit surnaturel qu’à l’Église » (p. 160). Le ton est donné, le propos est ferme : droit naturel et droit surnaturel doivent marcher d’un même pas pour le plus grand bien de la civilisation.
Le souci d’une jeunesse à enseigner parcourt effectivement tout le livre. JP. Maugendre l’a vue plus particulièrement au moment de la Manif pour tous. Tout à la joie de la découverte, il n’hésite pas alors à parler de « divine surprise » (p. 204). Il aime cette jeunesse. Mais il voit tous les dangers qu’elle doit affronter. Ceci ne le rend que plus responsable. Pour porter du fruit, cette jeunesse doit trouver des maîtres qui « étancheront sa soif d’absolu dans la radicalité de l’Évangile et la fidélité à sa loi d’amour et de vérité » (p. 205). Aussi, quel que soit le sujet traité, JP. Maugendre ne fait aucune concession au relativisme et à la fausse charité ambiante. Les familles catholiques sont en France le fer de lance du catholicisme de combat, affirme-t-il. Et il ajoute : « elles attendent de l’Église enseignante des paroles de vérité et de salut, pas de la bouillie pour les chats ! »
(p. 572). Le drame actuel est bien là. Il est dans cette attente d’une vérité que l’Église actuelle semble avoir du mal à nous donner dans toute sa pureté. Cette décadence atteint les forces vives de notre pays et sa capacité de résistance.
· France et Église, un effondrement partagé
L’histoire nous apprend que la France s’est faite avec l’Église. De cette union est née une incomparable civilisation. La France fut en effet le premier pays à bâtir sa civilisation sur la vérité du catholicisme. Parce qu’il est fondé sur le Christ, le catholicisme présente un caractère universel : il est la « religion universelle ». L’histoire et les arts attestent des fruits exceptionnels produits par cette union. Parlant de la France on dira alors La civilisation française. JP. Maugendre revendique cet héritage.
Cet héritage est d’abord dans le temps donné. Si elle n’a pas comme l’Église les promesses de durée jusqu’à la fin des temps données par le Christ, la France a une mission particulière dans la société des nations, qui lui assure une certaine pérennité. Il s’agit de la vocation attachée à son titre de fille aînée de l’Église attestée par de nombreux papes (p. 21). Il lui fait un devoir de combattre pour cette vérité tout en l’appelant à l’humilité, puisque la victoire n’appartient qu’à Dieu seul (p. 26).
Cet héritage réside ensuite dans la loi naturelle. Reconnue dans nos pays européens depuis l’Antiquité, enseignée par l’Église, son respect a peu à peu policé le pouvoir politique et les mœurs de notre société. JP. Maugendre pointe du doigt comment les grands points de la doctrine et de la morale chrétienne contenus dans cette loi et admis pendant des siècles par la France, ont été peu à peu abandonnés. Ainsi, tout au long de son livre, ne cesse-t-il de dénoncer le personnalisme ambiant, particulièrement répandu depuis le concile Vatican II, pour défendre la notion de bien commun, qui dit la primauté de l’intérêt de la cité sur celui de la personne (p. 145). Cette influence est particulièrement présente dans la gestion des problèmes posés par l’invasion migratoire de notre pays. L’analyse du problème faite par les évêques de France en 2007, à l’occasion des élections présidentielles et qui exalte « l’émotion compassionnelle », tout en confondant « les plans naturels et surnaturels » (p. 41) est absolument consternante.
Pour la défense de la vie et les atteintes qu’elle subit, il y a mieux, si l’on peut dire : c’est le silence. Il fut particulièrement impressionnant au moment du vote la loi Veil (p. 39). Pourtant « l’Église doit enseigner », écrit JP. Maugendre. Il y a surtout le manque de clarté dans les principes comme en témoigne le CEC[1] qui affirme que nul ne peut être obligé d’agir contre sa conscience, même s’il s’est trompé ! La possibilité « d’empêcher quelqu’un d’agir selon sa conscience erronée pour servir le bien commun et la vérité n’est pas traitée » (p. 228).
Ainsi, au gré des événements de ces 20 années, les grands problèmes du nationalisme à la française, de la laïcité (religion civile de la République), du relativisme, de la liberté religieuse, de la réforme liturgique, sont analysés avec toute l’intelligence de la doctrine catholique. Cette doctrine utilise les arguments de la raison et les complète par la grâce que nous a méritée Jésus sur la croix (p. 230). Elle semble actuellement être complètement inopérante et sans avenir (p. 344).
· L’espérance malgré tout
Les catholiques ont la pénible impression d’être battus avant même d’avoir commencé le combat. En particulier, La Manif pour tous leur a donné le sentiment qu’il n’y avait rien à faire contre « les forces de progrès » (p. 208). Le pouvoir anti-chrétien ne recule jamais. L’exemple du général de Castelnau (qui avait perdu trois fils lors de la guerre de 1914) s’insurgeant avec efficacité contre la législation anticléricale que le gouvernement voulait réactiver en 1924, devrait nous inspirer. Nous ne croyons pas vraiment à la justesse de notre cause. Les convictions nous manquent. Nos âmes sont engourdies
(p. 387). Il faut restaurer la foi. Benoît XVI l’avait compris.
Cette restauration dépend en grande partie de la manière de traiter la liturgie. Les chrétiens découvrent la pauvreté de la messe moderne et « tout ce qui va avec », c’est-à-dire, le catéchisme, les sacrements, les prédications… (p. 297). On ne se moque pas de Dieu et des souffrances du Christ. L’incendie de la cathédrale de Paris le 15.04.2019, au soir du Lundi saint, nous a rappelé, par les prières qui se sont tout de suite élevées vers le Ciel, que notre héritage risquait de disparaître et que seul Dieu pouvait nous sauver. L’État français était autant touché que l’Église.
Les diverses crises de l’Église et de la société française (particulièrement au moment du COVID) ont montré l’efficacité de la Tradition. En particulier, elle a obtenu par sa détermination la reprise du culte. L’expérience montre que la meilleure éducation est traditionnelle. Les évêques ne peuvent continuer à mépriser cette partie de l’Église, à écarter ce qui réussit, tel Mgr Rey, « coupable de réussite » (p. 594). Pour autant, les catholiques ne doivent pas se décourager. « La résistance liturgique (…) malgré toutes les persécutions et restrictions est en pleine croissance » (p. 597). Ce que JP. Maugendre appelle « le catholicisme de conviction », « est jeune et en plein développement » (p. 600).
Nous l’avons compris : ce livre est à lire et relire, à garder à portée de main, à offrir à notre jeunesse pour alimenter son amour de la famille, de la France et de l’Église.
[1] Catéchisme de l’Église Catholique
Marie-Pauline Deswarte
n° 300 de la revue de l’AFS (août 2025)
