Alice Ferney, Editions Actes Sud, 208 pages, août 2010 – 8,30€
Dévots gaullistes s’abstenir ! Sous forme de conte historique ce roman, alerte, inattendu et très documenté, nous plonge dans les derniers soubresauts de ce qui fut l’Algérie française. Rappelé au pouvoir pour ancrer définitivement la Terre du Sud au Vieux Pays, le général de Grandberger est en réalité animé par de toutes autres aspirations qu’il ne dévoilera que bien plus tard. Le vieux soldat a la certitude que le Vieux Pays, qu’il incarne, est appelé à jouer un rôle de premier plan face aux deux super puissances qui s’affrontent pour l’hégémonie planétaire. Pour cela il convient de se débarrasser, rapidement, du boulet, financier et médiatique, que constitue la Terre du Sud. Cependant cette séparation ne doit pas être la conséquence d’une défaite, il faut au contraire qu’elle soit un geste de magnanimité de Jean de Grandberger lui-même, au bénéfice des indigènes de la Terre du Sud. Toutes les populations anciennement colonisées, subjuguées par cette grandeur d’âme, se mettront alors à l’écoute de leur nouveau Guide suprême. Il faut donc d’abord gagner la guerre en particulier en amenant à s’engager auprès de l’armée du Vieux Pays les populations autochtones de la Terre du Sud. Elles seront ensuite abandonnées et confiées aux bons soins des vaincus d’hier devenus les vainqueurs du jour, selon le vieil adage : on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Porté par un incontestable talent oratoire, une absence totale de scrupules, un cynisme absolu, une volonté de fer, une ambition et un orgueil démesurés, une très haute idée de sa mission, Jean de Grandberger parvint à ses fins : la Terre du Sud accéda à l’indépendance, les velléités de résistance des militaires qui souhaitaient rester fidèles à la parole donnée furent impitoyablement brisées, les populations du Sud, indigènes fidèles à l’Empire et colons, eurent à choisir entre la valise et le cercueil.
Le colonel Paul Donadieu, quant à lui, vivait tout cela comme un drame personnel. Brillant ingénieur, homme de foi et de devoir, élevé dans le culte de Jean de Grandberger qui était apparu à son père, en d’autres temps, comme le sauveur du Vieux Pays, il se mit à considérer le nouveau maître comme le diable en personne. « Sacrée était la parole donnée, sacré le respect par l’Etat de ses engagements (…) Abandonner aux rebelles ceux qui avaient suivi l’Empire était une trahison ». Il convenait de mettre fin aux agissements criminels de Jean de Grandberger dont une partie du plan s’évanouissait dans l’exode massif des colons vers le Vieux Pays et l’élimination physique, dans un délire de violences et de sadisme, des indigènes qui avaient cru à la parole du Vieux Pays. Paul Donadieu prit la tête d’un attentat qui visait à s’emparer du chef de l’Etat. L’attentat échoua, pas une seule personne n’ayant été blessée. Paul Donadieu fut arrêté. Devant le tribunal, spécialement créé par ordonnance par Jean de Grandberger, il expliqua, pendant trois longues heures dans un texte magistral, pourquoi résister à l’oppression lui apparaissait comme un droit sacré. « Tu étais noble et pur, animé d’un esprit de compassion. Tu avais aimé. Tu avais refusé de te fondre dans la foule indifférente, de vivre au jour le jour ton existence heureuse, de subir la propagande. Tu pensais à ceux qui perdaient tout ce dont tu jouissais. Comment vivre et s’amuser quand d’autres connaissaient la mort, l’exil, la torture » résume l’auteur. Choisie pour condamner à mort, la Cour de Justice condamna à mort. Paul Donadieu fit ses adieux à sa femme et à ses trois filles puis se prépara à rendre son âme au Dieu qu’il avait tant aimé, Jean de Grandberger ayant refusé sa grâce. Honneurs de l’armée du Vieux Pays, deux officiers, successivement, refusèrent de commander le peloton d’exécution. Ils furent sanctionnés.
En cette aube du 11 mars 1963, était fusillé au fort d’Ivry un des derniers chevaliers français : le colonel Jean-Marie Bastien-Thiry. Requiescat in Pace.
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Yves Amossé
