L’ accident

Jean-Paul Kauffmann, Equateurs littérature, 328 pages, 22 €

Détenu pendant trois années (1985-1988) comme otage à Beyrouth par une milice islamiste, Jean-Paul Kauffmann a survécu en se remémorant ce que ses ravisseurs ne pouvaient lui enlever : les souvenirs de son enfance, dans un bourg à 40 kilomètres de Rennes : Corps-Nuds. Né en 1944, l’auteur a vécu dans la mémoire de l’accident qui fit la triste célébrité de la commune : la mort de dix-huit footballeurs et supporters du club local dans un accident au retour d’un match le 2 janvier 1949. Il confesse appartenir à « une génération qui, je le crains, a joui d’avantages disparus à jamais ». Nous est décrite une société rurale, rude mais solidaire, rythmée par l’écoulement des saisons et les cérémonies liturgiques : le vieux monde d’avant la mécanisation et le remembrement, celui des comices agricoles, des fêtes patronales et des kermesses paroissiales, celui qui croit au surnaturel et a le goût du travail bien fait. Parlant de son père, boulanger, Jean-Paul Kauffmann écrit : « Ce n’est certainement pas le gain financier qui le stimulait en premier mais le bonheur de réaliser un travail de qualité utile à la communauté ».  Nous voilà bien loin de la start-up nation et des business angels… Sandrine Rousseau, député écolo-féministe de Paris, qui envisage de s’installer chez les « ploucs » du Finistère à Dinéault sera certainement heureuse de découvrir que la société bretonne était, et est encore, une société foncièrement matriarcale. Evoquant sa mère l’auteur écrit ; « Elle avait l’œil à tout, laissant à mon père les faux-semblants du pouvoir. Il régnait mais c’est elle qui gouvernait (…) C’est elle qui fixait le prix des pâtisseries ». Aujourd’hui encore, subjugué par la beauté de la liturgie à laquelle il s’associait comme enfant de chœur, servant deux messes le matin, l’auteur jette néanmoins un regard critique sur ce qu’il dénonce comme une « pastorale de la trouille » pour laquelle la religion se réduisait à un code moral. Ce témoignage d’une grande sincérité et très attachant rappelle qu’il serait infantile de dresser un tableau idyllique de l’Eglise d’avant le concile Vatican II, opposé au chaos post conciliaire. C’est trop souvent un christianisme sans âme qui régulait la vie sociale de nombreux baptisés. Un attachant témoignage sur la France des « Trente glorieuses » à la fois regrettée par certains et fustigée par d’autres.

Jean-Pierre Maugendre