L’heure des prédateurs

Giulano Da Empoli, Gallimard, 146 pages, 19 €

Giuliano Da Empoli s’était déjà fait remarquer, en 2022, par son magistral ouvrage « Le mage du Kremlin », ou « Comment on devient Vladimir Poutine ».

 Il nous revient avec un nouveau travail de géopolitique « L’heure des prédateurs ».

La thèse soutenue, et argumentée, est que le tragique est de retour en histoire sous la forme de l’arrivée au pouvoir de dirigeants qui « promettent de résoudre les vrais problèmes du peuple : la criminalité, l’immigration, le coût de la vie » alors que leurs prédécesseurs se berçaient de mots creux : « Règles, démocratie en péril, protection des minorités ». Sont ainsi épinglés le prince Mohammed ben Salmane, en Arabie Saoudite, le président Nayib Bukele au Salvador, Javier Milei en Argentine, Donald Trump aux Etats-Unis, etc. Tous ces dirigeants ont en commun d’être des hommes d’action, dans la lignée du Prince de Machiavel : seul compte le résultat. Ainsi le président Bukele confronté à une criminalité endémique et ayant observé que les membres des gangs salvadoriens étaient tatoués, à l’instar des yakuzas japonais, fait décréter l’état d’urgence et incarcérer dans la prison de haute sécurité de Tecoluca les 80 000 personnes tatouées du pays. Hurlements des associations de défense des droits de l’homme et immense satisfaction du peuple salvadorien qui voit son pays devenir, après avoir été le plus violent du monde, le plus sûr de tout l’hémisphère occidental, devant le Canada. Principal oublié, de marque, parmi ces dirigeants plus préoccupés par l’efficacité immédiate que par la défense sourcilleuse des « droits de l’homme » : le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou.

La dernière partie de ce précieux travail est consacrée à l’étude du pouvoir croissant de ceux que l’auteur nomme « les conquistadors de la tech », les dirigeants des entreprises de haute technologie qui, à l’instar d’Elon Musk ou Mark Zuckerberg, disposent de moyens financiers considérables et gouvernent déjà une partie de la planète par leur maîtrise de l’information et de l’IA. Les exemples donnés sont saisissants.

On notera, sans surprise mais avec une certaine nostalgie, que dans cet univers de grands fauves et de prédateurs l’histrion narcissique qui préside aux destinées de notre malheureux pays est simplement mentionné en incidente. Ceux qui croient que parler c’est agir n’ont plus de place dans le nouveau monde borgien, de César Borgia, prince italien de la Renaissance, que cite abondamment Machiavel dans Le Prince. Enfin, chacun savourera ce terrible apophtegme, qui aurait mérité d’être gravé sur le fronton de l’ENA : « Il n’y a pratiquement aucune relation entre la puissance intellectuelle et l’intelligence politique ».

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Jean-Pierre Maugendre