La répression dans l’Espagne de Franco 1939-1975

Miguel Platon, éditions L’Artilleur, 432 pages, 23€

Voilà un livre dont la grande presse n’a guère fait écho lors de son parution il y a quelques mois. Et pour cause, son auteur, Miguel Platon, journaliste, homme de médias espagnol depuis plus de 40 ans et historien chevronné, vient battre en brèche un des mensonges les plus tenaces de la Guerre civile d’Espagne (1936-1939), à savoir que la répression après la victoire du camp nationaliste aurait été aveugle, arbitraire et sanguinaire (jusqu’à 200 000 morts, selon certaines commentateurs). Depuis les travaux d’Arnaud Imaz (La Guerre d’Espagne revisitée, parue en 1993) et plus récemment, de Pio Moa (Les Mythes de la guerre d’Espagne, 2023), cette vision binaire entre les bons (le gouvernement républicain) et les méchants (les insurgés nationalistes) se fissure peu à peu.

Alors qu’il reste de bon ton, en Espagne comme en France, de glorifier la noble lutte du gouvernement républicain espagnol contre les rebelles franquistes, rappelons  tout d’abord que la coalition socialo-communiste, largement soutenue par l’Union soviétique pendant les trois années du conflit, a tué -parfois avec un raffinement de cruauté- près de 7000 membres du clergé espagnol (plus de 4000 prêtres diocésains, 2300 religieux, 280 religieuses et même 13 évêques), ce qui amené l’Eglise, depuis les années 1980, à béatifier un très grand nombre d’entre eux, reconnaissant leur assassinat « en haine de la foi ». Sans parler des autres victimes non-membres du clergé. Même si du côté nationaliste, les exécutions sommaires furent nombreuses, elles sont loin d’atteindre, en nombre comme en intensité, les massacres auxquels se livrèrent les partisans de la République espagnole (qui en vinrent aussi à s’entre-tuer, comme à Barcelone, à partir de 1938, dans les combats opposant communistes et anarchistes).

Il était inévitable que dans le contexte de haines et de vengeance, le nouveau régime du général Franco s’emploie à juger ceux qu’il estimait coupables du déchaînement de violence pendant la Guerre civile. À partir des Archives générales du corps juridique militaire d’Avila, Miguel Platon a consulté patiemment tous les dossiers judiciaires de condamnations à mort, qui étaient systématiquement remis à Franco, chef de l’Etat espagnol, pour décision in fine de la peine capitale ou de sa commutation. L’auteur a donc accompli un travail de bénédictin, très rigoureux (salué dans la préface par le professeur américain Stanley Payne faisant référence dans l’étude de la guerre d’Espagne), qui rend parfois la lecture de ce gros ouvrage un peu fastidieuse et répétitive, tant chaque cas est présenté de façon exhaustive et dans le contexte de l’époque, mais qui permet à l’auteur de livrer une conclusion définitivement étayée : le nombre réel d’exécutions est proche de 15 000, la très grande majorité des condamnations à mort ayant été commuée après un examen attentif des pièces du procès par Franco lui-même, après avis de son entourage. Mieux encore, comme le souligne Miguel Platon,  » à partir de 1940, une politique de libération progressive des condamnés pour faits de guerre a été mise en place. Dans la pratique, les seules peines vraiment purgées ont été celles  des condamnés à mort exécutés.  Parmi les autres condamnés, aucun n’a purgé l’intégralité de sa peine, pas même ceux dont la condamnation à mort a été commuée en réclusion à perpétuité (ce qui équivalait à trente ans de prison) En fait, il n’y a pas un seul cas de condamné à trente ans qui ait purgé le quart de la peine (sept ans et demi) ». 

Résumons : des exécutions de condamnés à mort après-guerre bien moins nombreuses que le nombre de condamnations prononcées et des durées de détention bien inférieures à la peine prononcée lors de la sentence. Certes, comme le rappelle l’auteur le chiffre de 15 000 exécutions reste « terrifiant ». À la fin des combats, la répression fut cruelle, à la hauteur de l’acharnement des combats mais aussi des massacres sans nom perpétrés par les Républicains dans les zones qu’ils contrôlaient pendant les quatre ans de guerre , ce que le gouvernement socialo-communiste actuel de Pedro Sanchez se garde bien d’évoquer, trop occupé à sa croisade anti-religieuse et la réécriture de l’histoire des années 30 en Espagne. Le sectarisme est resté dans le même camp depuis 90 ans, ce que dénonce le sous-titre du livre de Platon : De la propagande mémorielle à la réalité historique. Comme toute guerre civile, la Guerre d’Espagne fut une tragédie. Par son rappel des faits après la fin du conflit, Miguel Platon contribue à lutter contre sa falsification.

Margaret Wandsworth