Défendre l’Europe civilisationnelle – Petit traité d’hespérialisme

David Engels, Salvator, 157 pages, 18.5

David Engels est un historien belge, spécialiste de l’histoire romaine et en particulier de la fin de la République, aujourd’hui professeur d’université à Poznan, en Pologne. Il pose ici le constat d’une Europe en crise confrontée, selon lui, à deux tentations contradictoires. D’une part un eurofédéralisme mondialiste, matérialiste et désincarné. D’autre part un « chauvinisme nationaliste » qui condamnerait l’Europe à n’être que le champ de bataille des grandes puissances impériales : USA, Chine, Russie. Là contre l’auteur en appelle à un engagement patriotique en faveur d’une unification européenne qui reposerait sur la défense et la continuation des identités et des traditions européennes : l’hespérialisme. Concrètement cet hespérialisme s’incarnerait dans un retour à la transcendance, au-delà d’un christianisme « « largement épuisé, voire éteint, du moins dans le monde occidental », la réhabilitation de la famille traditionnelle, le refus des idéologies mortifères : « socialisme, libéralisme, écologisme », l’enracinement de l’Europe dans son histoire et ses traditions ancestrales au-delà des valeurs universelles : « de liberté, démocratie, égalité, Etat de droit » qui, prises au pied de la lettre feraient que chaque personne et chaque nation aurait vocation à devenir européenne, De plus l’auteur ne cache pas son intérêt pour la messe romaine traditionnelle et pourfend courageusement le lobby LGBT et la « culture de la mort ».

Il semble cependant que l’appel à une « Europe-civilisation » largement mythifiée et facteur de puissance à l’instar de ce que fut le Saint Empire romain germanique, plusieurs fois nommé, n’achoppe sur une dure réalité : l’Europe n’est pas morte à Sarajevo le 28 juin 1914 avec l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empire austro-hongrois. Elle était morte depuis longtemps, sans doute au début du XVI ème siècle lorsque la Réforme protestante divisa durablement l’ancienne Europe en deux mondes inconciliables. Une Europe essentiellement anglo-saxonne et scandinave exaltant un libre examen luthérien régulé par l’Etat et une soif insatiable de biens matériels générée par la prédestination calviniste. Une Europe latine et catholique attachée à la primauté du surnaturel et à l’égalité fondamentale de tous les hommes entre eux. (Voir La planète catholique, Jean-Robert Pitte, Tallandier, 2020) L’histoire ne repasse pas les plats. Les nations européennes, issues de l’orbis christianus, si elles ont, bien sûr, un héritage en commun ont aussi, chacune de manière particulière, générées au cours de l’histoire, une « affectio societatis » unique. La bataille du Champ des merles en 1389, élément clé de l’identité serbe, n’évoque rien pour le paysan berrichon dont un arrière-grand-père est mort à Verdun et qui vibre au récit de l’aventure napoléonienne.  Des peuples se sont constitués en nations, liés par une langue, une religion, des souvenirs communs. Or, en ce sens, il n’existe pas de peuple européen et partant ni nation, ni patrie européenne.                            

C’est par la coercition et sur la ruine des nations que l’Union européenne s’efforce de créer un Empire européen à même de tenir la dragée haute aux nouvelles puissances impériales. Au fil du temps des intérêts largement différents, voire antagonistes, se sont faits jour entre les nations européennes. Comment, par exemple la Suède et la France pourraient-elles porter un regard identique sur le monde musulman et les relations avec les pays du Maghreb ? David Engels ne fait-il d’ailleurs pas preuve d’une certaine naïveté en pensant qu’il est possible de faire émerger un Islam conciliable avec la société occidentale à l’instar de « l’acclimatation du bouddhisme en Chine ou du christianisme dans le monde hellénique » ? Où et quand l’islam s’est-il acclimaté au monde occidental sans être largement dominé comme ce fut, par exemple, le cas en Algérie où les musulmans qui accédaient à la pleine citoyenneté française devaient renoncer à être régis par le droit coranique ?

L’essai de David Engels est intellectuellement stimulant. Les propositions de bon sens (simplifier les procédures administratives, reconstruire la classe moyenne, mettre un frein à l’écologie punitive) se heurtent cependant au constat que ces mesures salutaires ne pourront probablement être mises en œuvre qu’à l’issue d’une période de chaos. Enfin on s’étonnera du peu d’intérêt accordé par l’auteur aux questions démographiques. Elles sont pourtant essentielles et conditionnent l’avenir de l’Europe. Pas d’Européens, pas d’Europe. Contrairement aux principaux penseurs de la Nouvelle droite, dont il partage plusieurs analyses David Engels ne professe pas un antichristianisme militant. Il considère au contraire que pour un Européen le christianisme, pourtant réputé « éteint » (cf supra) serait le seul accès à la transcendance. Serait-ce à dire que chaque civilisation aurait son mode d’accès propre à la transcendance ?

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Jean-Pierre Maugendre